Tao Te Ching
道德經
Notice
Le Tao Te Ching (Daodejing, 道德經) — le « Classique de la Voie et de la puissance » — est un recueil de quatre-vingt-un courts chapitres de vers-prose rythmée attribué à Laozi, le « vieux maître », figure que la tradition place au sixième siècle av. J.-C. et que la recherche moderne tient pour légendaire ; le texte lui-même a très probablement pris forme au quatrième siècle av. J.-C., et ses plus anciens témoins conservés sont les lattes de bambou de Guodian, vers 300 av. J.-C. Cette édition traduit le texte reçu de Wang Bi (226–249), la recension dans laquelle le livre a été lu pendant la plus grande partie de son histoire : les chapitres 1–37 forment la moitié canonique de la « Voie », les chapitres 38–81 celle de la « puissance ». À la différence des versions occidentales les plus vendues, qui sont des paraphrases dues à des auteurs ne lisant pas le chinois, cette traduction est faite directement du chinois classique, avec le texte source en regard de chaque chapitre ; là où l’original est réellement ambigu, l’ambiguïté reste visible en français ou est nommée ici, au lieu d’être silencieusement résolue en la lecture la plus jolie.
Le livre parle en aphorismes denses, équilibrés, souvent paradoxaux — antithèse, argument en chaîne, refrain —, et la traduction garde cette compression au lieu de la détendre en explication. Quelques termes sont tenus constants d’un bout à l’autre : dao 道 est « la Voie » quand il nomme l’absolu (le chapitre 1 joue le mot contre ses sens ordinaires de « chemin » et de « dire » — un jeu qu’aucun mot français ne porte) ; de 德 est « la puissance » au sens de la vertu inhérente, non de l’éloge moral ; wu-wei 無為 est « le non-agir », paradoxe exact et non conseil de passivité ; ziran 自然 est « ainsi de soi-même » ; pu 樸 est « le bloc non taillé » ; wanwu 萬物, « les dix mille êtres ». L’« obscur » (xuan 玄) des chapitres 1, 6, 10, 51, 56 et 65 est l’obscurité comme profondeur et mystère, non comme ténèbres. Là où le texte est contesté, la traduction suit la leçon imprimée de Wang Bi : au chapitre 1, la ponctuation reçue « constant sans désir\,\ constant dans le désir », bien que la ligne puisse aussi se couper de sorte que ce soient le « non-être » et l’« être » qui sont constants ; le chapitre 16 lit « entier » (全) où d’autres recensions lisent « roi » ; le fameux « le grand vase est tard accompli » du chapitre 41 apparaît dans les plus anciens manuscrits comme « le grand vase n’est jamais achevé ». Ces décisions sont consignées, avec leurs alternatives, dans les notes du traducteur de l’édition.
Ce que les chapitres déploient est une seule démonstration menée de plusieurs côtés : que le souple survit à la violence, que c’est le vide qui rend une chose utilisable, que la place basse est la place qui commande, et que gouverne le mieux celui dont le peuple, l’œuvre faite, peut dire : « nous sommes ainsi de nous-mêmes ». Les chapitres politiques ont l’œil aussi froid que les chapitres cosmologiques donnent le vertige ; la sérénité du livre, si prisée dans la paraphrase, y voisine avec des chiens de paille, des chevaux de guerre qui poulinent sous les murs et des exécutions. C’est, après la Bible, le livre le plus traduit du monde, et le texte fondateur du taoïsme philosophique comme du taoïsme religieux.
le nom qui peut se nommer n’est pas le nom constant.
Sans nom, elle est le commencement du ciel et de la terre;
nommée, elle est la mère des dix mille êtres.
Ainsi: constant sans désir, contemple sa subtilité;
constant dans le désir, contemple ses lisières.
Ces deux-là sortent du même et diffèrent de nom;
ensemble, on les dit obscurs.
Obscur et encore obscur —
la porte de toutes les subtilités.
quand tous connaissent le bon comme bon, le non-bon est déjà là.
Ainsi l’être et le non-être s’engendrent l’un l’autre,
le difficile et le facile s’accomplissent l’un l’autre,
le long et le court se mesurent l’un l’autre,
le haut et le bas s’inclinent l’un vers l’autre,
le son et la voix s’accordent l’un à l’autre,
l’avant et l’après se suivent l’un l’autre.
C’est pourquoi le sage se tient à l’affaire du non-agir
et pratique l’enseignement sans paroles.
Les dix mille êtres se lèvent, et il ne les refuse pas;
il leur donne vie et ne possède pas,
il agit et ne s’en prévaut pas,
l’œuvre accomplie, il ne s’y installe pas.
C’est justement parce qu’il ne s’y installe pas
qu’elle ne le quitte pas.
Ne prise pas les biens difficiles à obtenir, et le peuple ne vole pas.
Ne montre pas ce qui éveille le désir, et le cœur du peuple ne se trouble pas.
Ainsi le gouvernement du sage:
il vide leurs cœurs et remplit leurs ventres,
affaiblit leurs volontés et fortifie leurs os.
Constamment il garde le peuple sans savoir et sans désir,
et fait que les habiles n’osent pas agir.
Agis sans agir, et rien ne reste sans ordre.
Un abîme — elle semble l’ancêtre des dix mille êtres.
Elle émousse le tranchant,
dénoue l’embrouillé,
tempère l’éclat,
s’unit à la poussière.
Eau profonde et calme — elle semble à peine exister.
Je ne sais de qui elle est l’enfant.
Elle semble précéder le Seigneur.
ils traitent les dix mille êtres en chiens de paille.
Le sage n’est pas humain:
il traite les cent familles en chiens de paille.
L’espace entre ciel et terre — n’est-il pas comme un soufflet de forge?
Vide, il ne s’affaisse pas;
mû, il donne toujours davantage.
Trop de paroles s’épuisent vite.
Mieux vaut garder le milieu.
appelle-le la femelle obscure.
La porte de la femelle obscure:
appelle-la la racine du ciel et de la terre.
Continue, ténue, elle semble exister;
use d’elle: elle ne s’épuise pas.
Si le ciel et la terre peuvent durer et demeurer,
c’est qu’ils ne vivent pas pour eux-mêmes:
ainsi peuvent-ils vivre longtemps.
C’est pourquoi le sage met sa personne en arrière, et sa personne passe devant;
il met sa personne au-dehors, et sa personne demeure.
N’est-ce pas qu’il est sans intérêt propre?
Ainsi peut-il accomplir son intérêt propre.
L’eau profite aux dix mille êtres et ne rivalise pas;
elle demeure aux lieux que tous dédaignent —
c’est pourquoi elle est proche de la Voie.
Pour demeurer, le bien est le lieu;
pour le cœur, le bien est la profondeur;
pour donner, le bien est l’humanité;
pour parler, le bien est la foi;
pour gouverner, le bien est l’ordre;
pour servir, le bien est la capacité;
pour agir, le bien est le moment.
C’est justement parce qu’elle ne rivalise pas
qu’elle est sans reproche.
mieux vaut s’arrêter.
Marteler et affûter encore:
nul ne garde longtemps le fil.
Or et jade plein la salle:
personne ne peut les garder.
Richesse et rang, et l’orgueil avec:
c’est se léguer sa propre faute.
L’œuvre accomplie, la personne se retire:
telle est la voie du ciel.
peux-tu ne pas les laisser se séparer?
Concentrer le souffle jusqu’à la souplesse —
peux-tu être le nourrisson?
Laver et purifier le miroir obscur —
peux-tu être sans tache?
Aimer le peuple et gouverner l’État —
peux-tu être sans savoir?
Les portes du ciel s’ouvrent et se ferment —
peux-tu être la femelle?
Comprendre clair jusqu’aux quatre horizons —
peux-tu être sans agir?
Leur donner vie, les nourrir.
Donner vie sans posséder,
agir sans s’en prévaloir,
faire grandir sans régenter:
c’est là la puissance obscure.
c’est là où il n’y a rien qu’est l’usage du char.
On pétrit l’argile pour façonner un vase:
c’est là où il n’y a rien qu’est l’usage du vase.
On perce portes et fenêtres pour faire une chambre:
c’est là où il n’y a rien qu’est l’usage de la chambre.
Ainsi l’être fait l’avantage,
et le non-être fait l’usage.
les cinq notes rendent son oreille sourde,
les cinq saveurs gâtent sa bouche,
courses et chasses rendent son cœur fou,
les biens difficiles à obtenir entravent sa conduite.
C’est pourquoi le sage est pour le ventre, non pour l’œil:
il écarte cela et prend ceci.
estime la grande calamité comme ton propre corps.
Que veut dire « faveur et disgrâce sont comme un sursaut »?
La faveur est chose d’en bas:
on l’obtient — sursaut;
on la perd — sursaut.
Voilà ce que veut dire « faveur et disgrâce sont comme un sursaut ».
Que veut dire « estime la grande calamité comme ton propre corps »?
Si j’ai de grandes calamités, c’est que j’ai un corps;
quand je n’ai plus de corps, quelle calamité ai-je encore?
Ainsi, à qui estime son corps autant que le monde,
on peut confier le monde;
à qui aime son corps autant que le monde,
on peut remettre le monde.
On l’écoute sans l’entendre: son nom est l’inaudible.
On le saisit sans l’atteindre: son nom est l’impalpable.
Ces trois-là, on ne peut les questionner jusqu’au bout:
aussi se confondent-ils en un.
Son haut n’est pas lumineux,
son bas n’est pas obscur.
Fil continu, on ne peut le nommer:
il retourne à l’absence de chose.
C’est la forme sans forme,
la figure sans chose;
c’est l’indistinct, le fuyant.
Va à sa rencontre: tu ne vois pas sa tête;
suis-le: tu ne vois pas son dos.
Tiens la Voie d’autrefois
pour conduire l’existant d’aujourd’hui.
Pouvoir connaître le commencement ancien,
c’est là le fil de la Voie.
étaient subtils, merveilleux, obscurs, pénétrants —
profonds à ne pouvoir être connus.
Justement parce qu’on ne peut les connaître,
on s’efforce de leur donner figure:
prudents, comme on traverse un fleuve en hiver;
circonspects, comme qui craint ses quatre voisins;
graves, comme qui garde sa contenance;
fondants, comme la glace près de se défaire;
massifs, comme le bloc non taillé;
ouverts, comme la vallée;
troubles, comme l’eau boueuse.
Qui peut, trouble, par le calme peu à peu se clarifier?
Qui peut, au repos, par un long mouvement peu à peu venir à la vie?
Qui garde cette Voie ne désire pas être plein.
Justement parce qu’il n’est pas plein,
il peut s’user sans se refaire à neuf.
garde fermement le calme.
Les dix mille êtres surgissent ensemble,
et moi, je contemple leur retour.
Les êtres foisonnent,
et chacun retourne à sa racine.
Retourner à la racine s’appelle le calme:
c’est ce qu’on nomme revenir à son destin.
Revenir à son destin s’appelle le constant;
connaître le constant s’appelle la clarté.
Ne pas connaître le constant,
c’est courir follement au malheur.
Qui connaît le constant embrasse tout;
embrassant tout, il est équitable;
équitable, il est entier;
entier, il est ciel;
ciel, il est Voie;
Voie, il dure —
la vie durant, point de péril.
après lui: on l’aime et on le loue;
après: on le craint;
après: on le méprise.
Quand la foi ne suffit pas,
il y a de la défiance.
Lointain — comme il pèse ses paroles!
L’œuvre accomplie, les affaires menées à bien,
les cent familles disent toutes: nous sommes ainsi de nous-mêmes.
il y a l’humanité et la justice;
quand sortent savoir et ingéniosité,
il y a la grande imposture;
quand les six parentés perdent l’accord,
il y a piété filiale et tendresse;
quand l’État sombre dans le désordre,
il y a les ministres loyaux.
le peuple y gagnera au centuple.
Romps avec l’humanité, rejette la justice:
le peuple reviendra à la piété filiale et à la tendresse.
Romps avec l’adresse, rejette le profit:
il n’y aura plus ni voleurs ni brigands.
Ces trois sentences, comme parure, ne suffisent pas;
qu’on ait donc à quoi se rattacher:
montre l’écru, embrasse le bloc non taillé,
amoindris l’intérêt propre, raréfie les désirs.
« Oui » et « soit », quelle distance entre eux?
Le bien et le mal, quel écart entre eux?
Ce que les hommes craignent,
on ne peut pas ne pas le craindre.
Quel désert — et qui n’a pas de fin!
La foule est en liesse,
comme au festin du grand sacrifice,
comme au printemps quand on monte aux terrasses.
Moi seul je suis étale — sans signe encore,
comme le nourrisson qui n’a pas encore souri;
las, errant, comme qui n’a nulle part où rentrer.
La foule a du surplus,
moi seul je semble dépouillé.
Cœur d’idiot que le mien — tout confus!
Les gens du commun sont éclatants,
moi seul suis sombre.
Les gens du commun sont perçants,
moi seul suis fermé.
Étale comme la mer,
emporté comme un vent qui ne s’arrête pas.
La foule a toute son emploi,
moi seul suis buté, fruste.
Moi seul diffère des hommes:
je prise la mère qui nourrit.
suit la Voie, la Voie seule.
La Voie en tant que chose
n’est qu’indistinct, n’est que fuyant.
Fuyant, indistinct —
en elle il y a des figures;
indistinct, fuyant —
en elle il y a des choses.
Retirée, ténébreuse —
en elle il y a une essence;
cette essence est très réelle —
en elle il y a la foi.
D’aujourd’hui jusqu’à l’autrefois,
son nom ne s’en va pas:
par lui on passe en revue le commencement de tous.
Comment sais-je la figure du commencement de tous?
Par ceci.
plié, donc droit;
creux, donc plein;
usé, donc neuf;
peu, donc l’on gagne;
trop, donc l’on s’égare.
C’est pourquoi le sage embrasse l’Un
et devient le modèle du monde.
Il ne se montre pas, donc il est clair;
il ne s’approuve pas, donc il éclate;
il ne se vante pas, donc il a du mérite;
il ne se glorifie pas, donc il dure.
Justement parce qu’il ne rivalise pas,
personne au monde ne peut rivaliser avec lui.
Ce que les anciens disaient — « courbé, donc entier » —
était-ce parole vide?
Entier, en vérité, on retourne à lui.
Un vent d’orage ne dure pas un matin,
une pluie battante ne dure pas un jour.
Qui les fait? Le ciel et la terre.
Si le ciel et la terre eux-mêmes ne peuvent durer,
que dire de l’homme?
Ainsi, qui s’applique à la Voie
s’unit à la Voie;
qui s’applique à la puissance
s’unit à la puissance;
qui s’applique à la perte
s’unit à la perte.
Qui s’unit à la Voie,
la Voie aussi se réjouit de l’obtenir;
qui s’unit à la puissance,
la puissance aussi se réjouit de l’obtenir;
qui s’unit à la perte,
la perte aussi se réjouit de l’obtenir.
Quand la foi ne suffit pas,
il y a de la défiance.
qui enjambe ne marche pas.
Qui se montre n’est pas clair;
qui s’approuve n’éclate pas;
qui se vante est sans mérite;
qui se glorifie ne dure pas.
Au regard de la Voie, cela se dit:
restes de table, excroissance de la marche.
Les êtres parfois les détestent:
aussi l’homme de la Voie ne s’y tient pas.
née avant le ciel et la terre.
Silencieuse, déserte,
elle se tient seule et ne change pas,
elle va partout et ne s’épuise pas:
on peut la tenir pour la mère du monde.
Je ne connais pas son nom;
je lui donne pour surnom: la Voie;
contraint de la nommer, je dis: grande.
Grande, c’est-à-dire qui s’en va;
qui s’en va, c’est-à-dire lointaine;
lointaine, c’est-à-dire qui revient.
Ainsi la Voie est grande,
le ciel est grand,
la terre est grande,
le roi aussi est grand.
Dans le domaine il y a quatre grands,
et le roi est l’un d’eux.
L’homme se règle sur la terre,
la terre se règle sur le ciel,
le ciel se règle sur la Voie,
la Voie se règle sur ce qui est ainsi de soi-même.
le calme est le maître de l’agité.
C’est pourquoi le sage marche tout le jour
sans quitter ses chariots de bagages.
Qu’il ait sous les yeux des vues splendides,
il demeure serein, au-dessus.
Mais comment le maître de dix mille chars
traiterait-il sa personne plus légère que le monde?
Léger, on perd la racine;
agité, on perd le maître.
bien parler n’a ni faute ni reproche;
bien compter n’use pas de fiches;
bien fermer n’a ni barre ni verrou, et l’on ne peut ouvrir;
bien nouer n’a ni corde ni nœud, et l’on ne peut dénouer.
C’est pourquoi le sage excelle toujours à sauver les hommes,
et il n’y a pas d’homme rejeté;
il excelle toujours à sauver les choses,
et il n’y a pas de chose rejetée.
C’est ce qu’on nomme revêtir la clarté.
Ainsi l’homme de bien est le maître de qui n’est pas bon,
et qui n’est pas bon est la ressource de l’homme de bien.
Ne pas priser son maître,
ne pas aimer sa ressource:
fût-on savant, c’est là grand égarement.
C’est ce qu’on nomme l’essentiel merveilleux.
garde la femelle:
sois le ravin du monde.
Être le ravin du monde,
c’est la puissance constante qui ne quitte pas:
retour au nourrisson.
Connais le blanc,
garde le noir:
sois le modèle du monde.
Être le modèle du monde,
c’est la puissance constante qui ne dévie pas:
retour au sans-limite.
Connais la gloire,
garde la disgrâce:
sois la vallée du monde.
Être la vallée du monde,
c’est la puissance constante qui suffit:
retour au bloc non taillé.
Le bloc non taillé, dispersé, devient ustensiles;
le sage en use et devient chef des offices.
Ainsi la grande taille ne coupe pas.
je vois qu’on n’y parviendra pas.
Le monde est un vase sacré:
on ne peut le façonner.
Qui façonne le détruit,
qui tient le perd.
Car les êtres tantôt marchent devant, tantôt suivent;
tantôt soufflent doux, tantôt soufflent fort;
tantôt sont forts, tantôt frêles;
tantôt rompent, tantôt tombent.
C’est pourquoi le sage écarte l’excès,
écarte le faste,
écarte la démesure.
ne force pas le monde par les armes:
ces affaires-là aiment à revenir sur leur auteur.
Où l’armée a campé poussent ronces et épines;
après les grandes levées viennent à coup sûr les années de famine.
Le bon porte son fruit, et s’arrête:
il n’ose pas en tirer la force.
Le fruit, sans se glorifier;
le fruit, sans se vanter;
le fruit, sans s’enorgueillir;
le fruit, parce qu’il le faut bien;
le fruit, sans forcer.
Les êtres dans leur force vieillissent:
c’est ce qu’on nomme contraire à la Voie.
Contraire à la Voie: fin précoce.
les êtres parfois les détestent;
aussi l’homme de la Voie ne s’y tient pas.
L’homme de bien, chez lui, honore la gauche;
aux armes, il honore la droite.
Les armes sont des instruments de mauvais augure,
non les instruments de l’homme de bien:
il n’en use que s’il le faut bien,
et le calme détaché est le mieux.
Vainqueur, il ne trouve pas cela beau;
car qui trouve cela beau
se réjouit de tuer des hommes.
Or qui se réjouit de tuer des hommes
ne peut accomplir son vouloir dans le monde.
Aux affaires fastes on honore la gauche,
aux affaires néfastes on honore la droite.
Le général en second se tient à gauche,
le général en chef se tient à droite:
c’est dire qu’on s’y tient selon les rites du deuil.
Quand on a tué des hommes en foule,
on les pleure dans l’affliction;
vainqueur de la guerre, on s’y tient selon les rites du deuil.
Le bloc non taillé a beau être petit,
personne au monde ne peut en faire son sujet.
Si seigneurs et rois pouvaient le garder,
les dix mille êtres d’eux-mêmes viendraient en hôtes.
Le ciel et la terre s’uniraient
pour faire descendre une rosée douce,
et le peuple, sans qu’on le commande, de lui-même s’égaliserait.
Dès qu’on taille, il y a des noms.
Les noms une fois là,
il faut aussi savoir s’arrêter.
Savoir s’arrêter, voilà ce qui écarte le péril.
La Voie est au monde
ce que sont ruisseaux et vallées au Fleuve et à la mer.
qui se connaît est clair.
Qui vainc les hommes a de la force;
qui se vainc est fort.
Qui sait suffisance est riche.
Qui force sa marche a du vouloir.
Qui ne perd pas son lieu dure.
Qui meurt sans périr a longue vie.
elle peut aller à gauche comme à droite.
Les dix mille êtres s’appuient sur elle pour naître,
et elle ne les refuse pas;
l’œuvre accomplie, elle n’en réclame pas le nom.
Elle vêt et nourrit les dix mille êtres
et ne s’en fait pas le maître:
constante sans désir,
on peut la nommer petite;
les dix mille êtres retournent à elle
et elle ne s’en fait pas le maître:
on peut la nommer grande.
C’est parce qu’elle ne se fait jamais grande
qu’elle peut accomplir sa grandeur.
le monde vient.
Il vient et ne subit nul mal:
paix, égalité, abondance.
Musique et bonne chère arrêtent le passant;
la Voie qui sort de la bouche —
fade, elle est sans saveur.
On la regarde: pas de quoi voir.
On l’écoute: pas de quoi entendre.
On en use: pas de quoi l’épuiser.
il faut d’abord l’étendre;
ce qu’on veut affaiblir,
il faut d’abord le fortifier;
ce qu’on veut abattre,
il faut d’abord l’élever;
ce qu’on veut prendre,
il faut d’abord le donner.
C’est ce qu’on nomme la clarté subtile:
le souple et le faible vainquent le dur et le fort.
Le poisson ne doit pas quitter l’eau profonde;
les instruments tranchants de l’État
ne doivent pas être montrés aux hommes.
et rien n’est qu’elle ne fasse.
Si seigneurs et rois pouvaient la garder,
les dix mille êtres d’eux-mêmes se transformeraient.
Transformés, si le désir se levait en eux,
je les apaiserais par le bloc non taillé sans nom.
Le bloc non taillé sans nom —
c’est aussi être sans désir.
Sans désir, par le calme,
le monde de lui-même se fixerait.
le ciel obtint l’Un et fut pur;
la terre obtint l’Un et fut paisible;
les esprits obtinrent l’Un et eurent pouvoir;
les vallées obtinrent l’Un et furent pleines;
les dix mille êtres obtinrent l’Un et vécurent;
seigneurs et rois obtinrent l’Un et furent la règle du monde.
C’est l’Un qui les fait tels.
Le ciel, sans ce qui le rend pur, risquerait de se fendre;
la terre, sans ce qui la rend paisible, risquerait de s’ébranler;
les esprits, sans ce qui leur donne pouvoir, risqueraient de s’épuiser;
les vallées, sans ce qui les remplit, risqueraient de tarir;
les dix mille êtres, sans ce qui les fait vivre, risqueraient de s’éteindre;
seigneurs et rois, sans ce qui les fait nobles et hauts, risqueraient de tomber.
Ainsi le noble a pour racine l’humble,
et le haut a pour fondement le bas.
C’est pourquoi seigneurs et rois se nomment eux-mêmes
« l’orphelin », « le veuf », « le démuni ».
N’est-ce pas prendre l’humble pour racine? N’est-ce pas?
Ainsi, à compter les chars un à un, plus de char.
Ne veuille pas tinter clair comme le jade:
sonne pierre parmi les pierres.
la faiblesse est l’usage de la Voie.
Les dix mille êtres du monde naissent de l’être;
l’être naît du non-être.
il la pratique avec zèle.
L’homme du milieu entend la Voie:
tantôt elle demeure, tantôt s’efface.
L’homme du bas entend la Voie:
il en rit aux éclats.
S’il n’en riait pas,
elle ne mériterait pas d’être la Voie.
Aussi la parole établie dit-elle:
la Voie claire semble obscure,
la Voie qui avance semble reculer,
la Voie unie semble raboteuse,
la haute puissance semble vallée,
la grande blancheur semble souillée,
la vaste puissance semble manquer,
la puissance ferme semble dérobée,
le vrai massif semble changeant.
Le grand carré n’a pas d’angles,
le grand vase est tard accompli,
la grande note a un son rare,
la grande figure n’a pas de forme.
La Voie est cachée et sans nom;
mais c’est la Voie qui excelle à prêter et à accomplir.
l’Un engendre le Deux,
le Deux engendre le Trois,
le Trois engendre les dix mille êtres.
Les dix mille êtres portent le yin sur le dos et embrassent le yang;
le souffle du vide en fait l’accord.
Ce que les hommes détestent,
c’est d’être « orphelin », « veuf », « démuni » —
et rois et princes s’en font des titres.
Car les choses, à les diminuer, gagnent;
à les augmenter, perdent.
Ce que les hommes enseignent,
je l’enseigne aussi:
les violents ne meurent pas de leur belle mort.
J’en ferai le père de mon enseignement.
chevauche le plus dur du monde.
Le sans-être pénètre le sans-interstice.
Par là je sais le profit du non-agir.
L’enseignement sans paroles,
le profit du non-agir:
peu de choses au monde y atteignent.
Le corps ou les biens: lequel compte le plus?
Gagner ou perdre: lequel est le mal?
Aussi, qui aime à l’excès paiera grand prix;
qui amasse beaucoup perdra lourd.
Qui sait suffisance n’est pas humilié;
qui sait s’arrêter n’est pas en péril:
il peut durer longtemps.
son usage ne s’use pas.
La grande plénitude semble vide:
son usage ne s’épuise pas.
La grande droiture semble courbe,
la grande adresse semble gauche,
la grande éloquence semble bègue.
L’agitation vainc le froid,
le calme vainc le chaud:
pureté et calme sont la règle du monde.
on renvoie les chevaux de selle fumer les champs.
Quand le monde n’a pas la Voie,
les chevaux de guerre naissent aux faubourgs.
Pas de malheur plus grand que de ne pas savoir suffisance;
pas de faute plus grande que de vouloir obtenir.
Aussi la suffisance de qui sait suffisance
est-elle la suffisance constante.
connaître le monde;
sans regarder par sa fenêtre,
voir la voie du ciel.
Plus on va loin,
moins on connaît.
C’est pourquoi le sage
connaît sans voyager,
nomme sans voir,
accomplit sans agir.
qui fait la Voie perd chaque jour.
Perdre, et perdre encore,
jusqu’à atteindre le non-agir:
n’agissant pas, rien qui ne se fasse.
On prend le monde en étant constamment sans affaires;
dès qu’on a des affaires,
on ne suffit plus à prendre le monde.
il fait du cœur des cent familles son cœur.
Les bons, je les traite en bons;
les non-bons, je les traite en bons aussi:
la puissance est bonté.
Les fidèles, je leur fais foi;
les infidèles, je leur fais foi aussi:
la puissance est foi.
Le sage, dans le monde, tout se retient,
et pour le monde brouille son cœur.
Les cent familles tendent vers lui leurs yeux et leurs oreilles:
le sage les traite tous en enfants.
Les compagnons de la vie: trois sur dix;
les compagnons de la mort: trois sur dix;
les hommes qui, vivant, se meuvent vers la terre de mort:
trois sur dix encore.
Pourquoi? Parce qu’ils vivent l’épaisseur de la vie.
Or j’ai entendu: qui excelle à entretenir la vie
marche par les terres sans rencontrer rhinocéros ni tigre,
traverse les armées sans porter cuirasse ni arme.
Le rhinocéros ne trouve où planter sa corne,
le tigre ne trouve où poser sa griffe,
l’arme ne trouve où loger sa lame.
Pourquoi? Parce qu’il n’a pas de terre de mort.
la puissance les nourrit,
la matière leur donne forme,
les circonstances les accomplissent.
C’est pourquoi les dix mille êtres, sans exception,
vénèrent la Voie et prisent la puissance.
Cette vénération de la Voie, ce prix de la puissance,
nul ne les commande: c’est constamment ainsi de soi-même.
Ainsi la Voie leur donne vie, la puissance les nourrit:
elle les fait croître, les élève,
les affermit, les mûrit,
les entretient, les abrite.
Donner vie sans posséder,
agir sans s’en prévaloir,
faire croître sans régenter:
c’est là la puissance obscure.
tiens-le pour la mère du monde.
Qui atteint la mère
connaît par elle l’enfant;
qui connaît l’enfant
et retourne garder la mère,
la vie durant n’est pas en péril.
Bouche les ouvertures,
ferme les portes:
la vie durant, point de peine.
Ouvre les ouvertures,
charge-toi d’affaires:
la vie durant, point de secours.
Voir le petit s’appelle clarté;
garder le souple s’appelle force.
Use de cette lumière,
retourne à cette clarté:
tu ne légueras à ton corps nul malheur.
C’est là pratiquer le constant.
marchant sur la grande Voie,
je ne craindrais que de dévier.
La grande Voie est toute unie,
mais le peuple aime les sentiers.
La cour est bien fourbie;
les champs sont pleins d’herbes folles,
les greniers sont tout vides.
Porter des habits brodés,
ceindre des épées tranchantes,
se gorger de boire et de manger,
des biens et des richesses en surplus:
c’est ce qu’on nomme forfanterie de voleurs.
Ce n’est pas la Voie!
bien embrassé ne s’échappe pas:
fils et petits-fils n’interrompent pas les sacrifices.
Cultive-la dans ta personne:
sa puissance est vraie;
cultive-la dans ta famille:
sa puissance surabonde;
cultive-la dans ton village:
sa puissance s’étend;
cultive-la dans ton État:
sa puissance foisonne;
cultive-la dans le monde:
sa puissance est universelle.
Ainsi: par la personne regarde la personne,
par la famille regarde la famille,
par le village regarde le village,
par l’État regarde l’État,
par le monde regarde le monde.
Comment sais-je que le monde est ainsi?
Par ceci.
est comparable au nouveau-né.
Guêpes, scorpions, vipères et serpents ne le piquent pas,
les fauves ne le saisissent pas,
les rapaces ne fondent pas sur lui.
Os faibles, muscles souples — et la prise est ferme.
Il ne sait rien de l’union de la femelle et du mâle,
et son membre se dresse:
c’est le comble de l’essence.
Il crie tout le jour sans s’enrouer:
c’est le comble de l’accord.
Connaître l’accord s’appelle le constant;
connaître le constant s’appelle la clarté;
augmenter la vie s’appelle le funeste;
le cœur qui commande au souffle s’appelle la force.
Les êtres dans leur force vieillissent:
c’est ce qu’on nomme contraire à la Voie.
Contraire à la Voie: fin précoce.
qui parle ne sait pas.
Bouche les ouvertures,
ferme les portes,
émousse le tranchant,
dénoue l’embrouillé,
tempère l’éclat,
unis-toi à la poussière:
c’est ce qu’on nomme l’union obscure.
Ainsi, on ne peut ni l’approcher ni l’éloigner,
ni lui profiter ni lui nuire,
ni l’anoblir ni l’avilir:
c’est pourquoi il est le plus noble du monde.
par la surprise on use des armes,
par l’absence d’affaires on prend le monde.
Comment sais-je qu’il en est ainsi?
Par ceci.
Plus le monde a d’interdits et de tabous,
plus le peuple est pauvre;
plus le peuple a d’instruments tranchants,
plus l’État s’enténèbre;
plus les hommes ont d’adresse et d’ingéniosité,
plus surgissent les choses étranges;
plus on proclame de lois et de décrets,
plus abondent voleurs et brigands.
C’est pourquoi le sage dit:
« Je n’agis pas, et le peuple de lui-même se transforme;
j’aime le calme, et le peuple de lui-même se rectifie;
je suis sans affaires, et le peuple de lui-même s’enrichit;
je suis sans désir, et le peuple de lui-même est bloc non taillé. »
le peuple est simple et entier;
quand le gouvernement est perçant,
le peuple est manquant.
Le malheur — c’est sur lui que s’appuie le bonheur;
le bonheur — c’est en lui que s’embusque le malheur.
Qui en connaît le terme?
Il n’y a pas de droit fixe:
le droit redevient surprise,
le bon redevient monstrueux.
L’égarement des hommes —
voilà bien longtemps qu’il dure.
C’est pourquoi le sage est carré sans couper,
anguleux sans blesser,
droit sans s’imposer,
lumineux sans éblouir.
rien ne vaut l’épargne.
Or l’épargne seule s’appelle se soumettre tôt;
se soumettre tôt, c’est accumuler doublement la puissance;
qui accumule doublement la puissance, rien qu’il ne surmonte;
quand rien qu’on ne surmonte, nul n’en connaît le terme;
quand nul n’en connaît le terme, on peut posséder l’État.
Qui possède la mère de l’État peut durer longtemps:
c’est ce qu’on nomme racine profonde et souche ferme,
la voie de la longue vie et du long regard.
c’est comme frire de petits poissons.
Quand on régit le monde par la Voie,
ses démons ne font plus les esprits;
non que ses démons ne soient plus esprits:
leurs esprits ne blessent plus les hommes;
non que leurs esprits ne blessent plus les hommes:
le sage non plus ne blesse pas les hommes.
Ces deux-là ne se blessent pas l’un l’autre:
ainsi les puissances s’y rejoignent et y font retour.
le confluent du monde,
la femelle du monde.
La femelle, par le calme, vainc toujours le mâle;
par le calme, elle se met en bas.
Ainsi le grand État, en s’abaissant devant le petit,
prend le petit;
le petit État, en s’abaissant devant le grand,
prend le grand.
Ainsi l’un s’abaisse pour prendre,
l’autre, abaissé, prend.
Le grand État ne veut rien de plus
que rassembler et nourrir les hommes;
le petit État ne veut rien de plus
que d’entrer au service des hommes.
Pour que tous deux obtiennent ce qu’ils veulent,
c’est au grand de se mettre en bas.
le trésor de l’homme de bien,
la sauvegarde de qui n’est pas bon.
Les belles paroles peuvent s’acheter au marché,
la conduite honorable peut élever au-dessus des hommes.
Les hommes qui ne sont pas bons —
pourquoi les rejetterait-on?
Aussi, quand on intronise le Fils du Ciel
et qu’on installe les trois ministres,
plutôt que de présenter les disques de jade
en précédant les quadriges,
mieux vaut, assis, avancer cette Voie.
Pourquoi les anciens prisaient-ils cette Voie?
Ne disaient-ils pas: qui cherche par elle obtient,
qui est en faute par elle échappe?
C’est pourquoi elle est le plus précieux du monde.
mène l’affaire sans affaires,
goûte le sans-saveur.
Le grand est petit, le beaucoup est peu:
réponds à la rancune par la vertu.
Projette le difficile dans son facile,
fais le grand dans son menu:
les affaires difficiles du monde
se font à coup sûr dans le facile,
les grandes affaires du monde
se font à coup sûr dans le menu.
C’est pourquoi le sage, jusqu’au bout, ne fait pas le grand:
ainsi peut-il accomplir sa grandeur.
Qui promet à la légère tient rarement parole;
qui trouve tout facile trouve tout difficile.
C’est pourquoi le sage, lui, tient tout pour difficile:
aussi, jusqu’au bout, rien ne lui est difficile.
ce qui n’a pas paru est facile à prévenir;
le fragile est facile à briser;
le menu est facile à disperser.
Agis sur ce qui n’est pas encore,
mets en ordre ce qui n’est pas encore en désordre.
L’arbre qu’on embrasse à pleins bras
naît d’une pousse fine comme un cheveu;
la tour à neuf étages
s’élève d’un panier de terre;
le voyage de mille li
commence sous le pied.
Qui façonne détruit,
qui tient perd.
C’est pourquoi le sage n’agit pas, donc ne détruit pas;
il ne tient pas, donc ne perd pas.
Le peuple, dans ses entreprises,
échoue toujours au bord de l’achèvement.
Soigne la fin comme le commencement,
et il n’y aura pas d’affaire manquée.
C’est pourquoi le sage désire ne pas désirer
et ne prise pas les biens difficiles à obtenir;
il apprend à ne pas apprendre
et revient où la foule a passé outre:
pour seconder ce que les dix mille êtres sont d’eux-mêmes,
sans oser agir.
ne s’en servaient pas pour éclairer le peuple,
mais pour le rendre simple.
Si le peuple est difficile à gouverner,
c’est que son savoir est trop grand.
Ainsi, gouverner l’État par le savoir,
c’est le fléau de l’État;
ne pas gouverner l’État par le savoir,
c’est le bonheur de l’État.
Connaître ces deux-là,
c’est aussi tenir la règle.
Connaître constamment la règle,
c’est ce qu’on nomme la puissance obscure.
La puissance obscure est profonde, lointaine!
Avec les êtres elle fait retour —
et c’est alors qu’advient le grand accord.
c’est qu’ils excellent à se mettre plus bas qu’elles:
ainsi peuvent-ils être rois des cent vallées.
Aussi, qui veut être au-dessus du peuple
doit par ses paroles se mettre au-dessous;
qui veut être devant le peuple
doit mettre sa personne derrière.
C’est pourquoi le sage se tient en haut
et le peuple n’en sent pas le poids;
il se tient devant
et le peuple n’en subit nul tort.
C’est pourquoi le monde le pousse en avant avec joie
et ne s’en lasse pas.
Parce qu’il ne rivalise pas,
personne au monde ne peut rivaliser avec lui.
qu’elle semble ne ressembler à rien.
C’est justement parce qu’elle est grande
qu’elle semble ne ressembler à rien:
si elle ressemblait,
il y a longtemps qu’elle serait devenue petite!
J’ai trois trésors,
que je tiens et que je garde:
le premier se nomme la tendresse,
le deuxième se nomme l’épargne,
le troisième se nomme n’oser passer devant le monde.
Tendre, on peut être brave;
épargnant, on peut être large;
n’osant passer devant le monde,
on peut devenir le chef des vases accomplis.
Aujourd’hui on quitte la tendresse pour la bravoure,
on quitte l’épargne pour la largesse,
on quitte l’arrière pour le devant:
c’est la mort!
Or la tendresse,
au combat, fait vaincre,
et dans la défense, tient.
Qui le ciel veut sauver,
il le garde par la tendresse.
qui excelle au combat ne se met pas en colère;
qui excelle à vaincre l’ennemi ne l’affronte pas;
qui excelle à employer les hommes se met au-dessous d’eux.
C’est ce qu’on nomme la puissance de ne pas rivaliser,
c’est ce qu’on nomme la force d’employer les hommes,
c’est ce qu’on nomme s’apparier au ciel — le faîte des anciens.
« Je n’ose faire l’hôte: je me fais l’invité;
je n’ose avancer d’un pouce: je recule d’un pied. »
C’est ce qu’on nomme marcher sans marche,
retrousser sans bras,
repousser sans ennemi,
tenir sans armes.
Pas de malheur plus grand que de mépriser l’ennemi:
à mépriser l’ennemi, je manque de perdre mes trésors.
Aussi, quand des armées égales s’affrontent,
c’est celle qui s’afflige qui vainc.
très faciles à pratiquer.
Personne au monde ne peut les connaître,
personne ne peut les pratiquer.
Les paroles ont un ancêtre,
les affaires ont un maître.
C’est justement parce qu’on ne le sait pas
qu’on ne me connaît pas.
Rares sont ceux qui me connaissent;
précieux, ceux qui me prennent pour règle.
C’est pourquoi le sage porte la bure
et serre le jade sur son cœur.
ne pas savoir et croire savoir: la maladie.
Or seul qui tient la maladie pour maladie
n’est, par là, pas malade.
Le sage n’est pas malade:
parce qu’il tient la maladie pour maladie,
il n’est pas malade.
alors vient la grande autorité.
Ne resserre pas ses demeures,
n’accable pas ce qui le fait vivre.
C’est seulement si tu ne l’accables pas
qu’il ne se lassera pas de toi.
C’est pourquoi le sage se connaît
et ne se montre pas;
il s’aime
et ne se prise pas haut.
Ainsi il écarte cela et prend ceci.
brave à ne pas oser: on vit.
De ces deux-là, l’un profite, l’autre nuit.
Ce que le ciel déteste,
qui en connaît la raison?
Même le sage, lui, le tient pour difficile.
La voie du ciel:
sans rivaliser, elle excelle à vaincre;
sans parler, elle excelle à répondre;
sans qu’on l’appelle, elle vient d’elle-même;
toute lente, elle excelle à tramer.
Le filet du ciel est vaste, vaste:
ses mailles sont lâches, et rien n’échappe.
à quoi bon l’effrayer par la mort?
À supposer qu’on tienne le peuple dans la crainte constante de la mort
et que celui qui fait l’étrange, je puisse le saisir et le tuer —
qui oserait?
Il y a constamment un maître des exécutions qui tue.
Or tuer à la place du maître des exécutions,
c’est tailler à la place du grand charpentier.
Qui taille à la place du grand charpentier,
il est rare qu’il ne se blesse pas la main.
c’est que ceux d’en haut mangent trop d’impôts en grain:
voilà pourquoi il a faim.
Si le peuple est difficile à gouverner,
c’est que ceux d’en haut agissent:
voilà pourquoi il est difficile à gouverner.
Si le peuple prend la mort à la légère,
c’est que ceux d’en haut cherchent l’épaisseur de la vie:
voilà pourquoi il prend la mort à la légère.
Or seul qui ne fait pas de la vie son affaire
vaut mieux que qui la prise haut.
à sa mort, il est dur et fort.
Les dix mille êtres, herbes et arbres,
naissent souples et tendres;
morts, ils sont secs et cassants.
Ainsi le dur et le fort sont les compagnons de la mort,
le souple et le faible, les compagnons de la vie.
C’est pourquoi l’armée forte ne vainc pas,
et l’arbre fort est abattu.
Le fort et le grand se tiennent en bas,
le souple et le faible se tiennent en haut.
n’est-elle pas comme on bande un arc?
Le haut, elle l’abaisse;
le bas, elle l’élève;
le trop, elle le retranche;
le pas-assez, elle le complète.
La voie du ciel retranche le surplus
et complète ce qui manque.
La voie de l’homme n’est pas ainsi:
elle retranche au manquant
pour l’offrir à qui a du surplus.
Qui peut avoir du surplus pour l’offrir au monde?
Seul celui qui a la Voie.
C’est pourquoi le sage agit et ne s’en prévaut pas,
accomplit l’œuvre et ne s’y installe pas:
il ne veut pas montrer son excellence.
et pour attaquer le dur et le fort,
rien ne peut la vaincre:
rien ne saurait prendre sa place.
Que le faible vainque le fort,
que le souple vainque le dur,
personne au monde qui ne le sache —
personne qui puisse le pratiquer.
C’est pourquoi le sage dit:
« Recevoir sur soi la boue de l’État,
c’est être le maître des autels du Sol et des Grains;
recevoir sur soi les malheurs de l’État,
c’est être le roi du monde. »
Les paroles droites semblent se renverser.
il reste forcément de la rancune.
Comment cela passerait-il pour bien?
C’est pourquoi le sage tient la moitié gauche de la taille
et n’exige rien des hommes.
Qui a la puissance préside à la taille;
qui est sans puissance préside à la dîme.
La voie du ciel est sans parenté:
elle est constamment avec l’homme de bien.
Fais qu’ayant des outils pour dix et pour cent hommes,
on n’en use pas;
fais que le peuple, prenant la mort au sérieux,
n’émigre pas au loin.
Qu’il y ait barques et chars:
nul n’y monte;
qu’il y ait cuirasses et armes:
nul ne les déploie.
Fais que les hommes reviennent à nouer des cordes
et s’en servent.
Qu’ils trouvent doux leur manger,
beaux leurs habits,
paisibles leurs demeures,
joyeuses leurs coutumes.
Les États voisins se regardent l’un l’autre,
on s’entend chanter les coqs et aboyer les chiens —
et les gens, jusqu’à la vieillesse et la mort,
ne vont pas les uns chez les autres.
les belles paroles ne sont pas vraies.
Le bon ne dispute pas;
qui dispute n’est pas bon.
Qui sait n’est pas érudit;
qui est érudit ne sait pas.
Le sage n’amasse pas:
plus il fait pour les autres, plus il a;
plus il donne aux autres, plus il possède.
La voie du ciel:
profiter sans nuire.
La voie du sage:
agir sans rivaliser.